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Pas-de-Calais : le laboratoire du Front National

mar 29/08/2006 - 02:00
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A la rentrée, la France se trouvera plongée dans la pré-campagne électorale pour les présidentielles (et législatives). On verra ainsi l’extrême droite reapparaître sur le devant de la scène, comme souvent en pareille période.

Depuis quelques années, plus particulièrement depuis la scission du Front National, fin 1998 (entre partisans de Jean-Marie Le Pen et ceux de Bruno Mégret) qui a coûté plus de la moitié de ses cadres et de ses élus, l’extrême droite se voit confrontée à un problème d’ordre structurel. Elle dispose de nombreux électeurs, mais de relativement peu de militants. Or, c’est l’existence d’un tissu militant qui confère à une force politique son ancrage durable dans la société, et sa capacité à coller au plus près des préoccupations de la vie quotidienne. Tout au long des années 90, un certain nombre de cadres du FN, dont beaucoup étaient alors proches de Mégret, avaient essayé de combler cet écart entre force électorale (réelle) du FN et force militante, plus faible. Ils essayèrent de mettre en place tout un réseau d¹organismes à vocation « sociale », de pseudo-syndicats et autres associations de locataires HLM. Ils se heurtèrent à la résistance des organisations syndicales des salariés et à la justice qui a notamment interdit plusieurs pseudo-syndicats FN. Or, depuis la scission du FN, ce terrain est plutôt délaissé.

Au printemps 2006, pour la première fois, l’hebdomadaire L¹Express (numéro du 20 avril) publiait des chiffres concrets sur l’évolution de l’ancrage militant du FN. On savait déjà que le principal parti de l’extrême droite française disposait de 42.000 adhérents au moment de sa scission, puisque les fichiers d’adhérents ont dû être soumis aux tribunaux au moment de la querelle judiciaire entre lepénistes et mégrétistes. Or, précise L¹Express, entre la scission de 98 et 2001, le parti en a perdu 60 %. La moitié de ces militants perdus, poursuit l’hebdomadaire, ont été provisoirement regagnés à la faveur de la "surprise électorale" du 21 avril 2002. Mais 78 % de ces militants regagnés par leur ancien parti n’ont pas renouvelé leur cotisation par la suite. Autrement dit : seulement un cinquième est retourné, de façon plus ou moins durable, au FN.

La période des émeutes dans certaines banlieues, en novembre 2005, constitue cependant un tournant. Un cadre du parti, cité par L’Express, affirme ainsi que le FN a alors tenté une remobilisation générale de ses anciens activistes, sur fond de discours sécuritaire et raciste, censé fournir une (pseudo-)explication au malaise dans les banlieues. 10.000 ex-militants furent ainsi contactés pendant cette période, dont un millier « ont répondu » s’il faut en croire les propos de ce cadre du FN.

Le laboratoire du FN

Mais en dehors de la conjoncture particulière de la fin de l’année 2005, il existe au moins une zone où le FN, loin de constituer une force « seulement électorale » comme c’est le cas ailleurs (actuellement en tout cas), assure une véritable présence sur le terrain, où il essaye de coller de plus près aux réalités sociales et aux préoccupations quotidiennes de populations se sentant délaissées par toutes les autres forces politiques, notamment par la gauche.

Cette zone est une partie du département du Pas-de-Calais, à laquelle est d’ailleurs déjà consacré un film documentaire traitant des tentatives d¹implantation du FN (« Au pays des gueules noires », France, 2004, réalisation : Edouard Mills-Affif - Contact : passerelles.prod@free.fr). Au coeur de cette ancienne zone ouvrière se trouve la ville d’Hénin-Beaumont, site - entre autres - de l¹entreprise Metaleurop dont la fermeture par des « patrons-voyous » (ainsi s¹exprima le ministre des affaires sociales de l¹époque, François Fillon) début 2003 a créé un énorme scandale puisque les ouvriers étaient totalement laissés sur le carreau. Dès février 2003, Marine Le Pen tenta d’ailleurs de s’accaparer la publicité née de cette affaire en se rendant sur place, après avoir été candidate aux législatives de 2002 à Lens (Pas-de-Calais), à proximité de la zone d’Hénin-Beaumont. Cependant la fille du président du FN ne put accéder, à ce moment, à l¹entreprise Metaleurop pour exprimer sa « solidarité » ( !) au personnel, puisqu’elle était empêchée par des militants de la CGT contre laquelle elle vociféra tout en abandonnant ses projets sur place.

Dans le Pas de Calais, le visage du FN c’est celui de Steeve Briois, jeune militant de 33 ans : conseiller municipal à Hénin-Beaumont (élu en 2001 sous l’étiquette du MNR avant de se rallier au FN en 2002), secrétaire départemental du FN, conseiller régional à Lille. Pendant les émeutes dans les banlieues en novembre dernier, trois bus ayant brûlés dans « sa » zone d¹activité militante, Briois mit les bouchées doubles pour apparaître comme proche de la population et pour exploiter les événements à la faveur d’un discours haineux et sécuritaire. Si les bus furent incendiés vers 6 heures du matin, un dimanche, « à 10 heures, je prenais les photos, à 11 heures, elles étaient sur mon blog. A midi, je mettais en page le tract, le soir même, on le distribuait » (cité par Libération du 24 avril 2006). En cette période-là, l’extrême droite semble avoir gagné à ses idées certains sympathisants et militants. Le Parisien(du 08 avril dernier) cite ainsi, photo à l’appui, un distributeur de tracts du FN qui se décrit comme un ancien sympathisant communiste - à supposer qu’il dise vrai - qui déclare s’être rapproché du FN pendant ce mois de novembre. Mais la tentative d¹implantantion locale et d’ancrage social du FN ne s’arrête pas là. Le parti d’extrême droite déclare ainsi avoir mis en place un réseau de « correspondants », un dans chaque quartier, qui appellent leurs responsables dès qu’il y a « un problème » quelconque. La puanteur dégagée par une décharge sauvage (affaire reprise avec photos, sur les tracts du FN), des trous dans les trottoirs, des difficultés sociales... Tout est bon pour être exploité. Briois va jusqu’à accomplir une sorte de travail social, à but politico-idéologique et aux arrière-pensées électorales évidentes. Libération (article précité) décrit ainsi son activité sur place : « Steeve Briois aide à rédiger des lettres, décroche son téléphone quand un RMI est supprimé, conduit une grand-mère et son petit-fils à l’institut des jeunes aveugles pour lui trouver une place". "Je décharge les assistantes sociales du secteur", confie-t-il. "On est proche des gens, comme l’était la gauche avant, quand elle était encore le parti de Jaurès (...) ".

Heureusement que le FN ne dispose pas, à l¹heure actuelle, d’un tel ancrage dans la société sur l’ensemble du territoire national. Au stade actuel, il en est même assez loin. Mais parions que le parti d’extrême droite se servira habilement de ses résultats dans sa zone-laboratoire.

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