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Trump, la divine surprise de l’extrême droite américaine

mar 22/11/2016 - 13:25
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Le 8 novembre 2016, l’élection de Donald Trump a déclenché un vent de joie et d’exaltation dans toutes les familles de l’extrême droite mondiale. Jusque dans les rues de New Dehli où l’on a vu les partisans du parti d’extrême droite Hindu Sena déposer bougies et offrandes devant des portraits de Trump. Mais c’est bien entendu dans son cœur américain que la victoire de Trump a déclenché une réelle euphorie. David Duke, ex-grand sorcier du Ku Klux Klan, la nuit même de l’élection, avoue sur son compte Twitter « C’est la nuit la plus géniale de ma vie – ne vous trompez pas, notre peuple a joué un grand rôle dans la victoire de Trump ». On relèvera l’ambiguïté du terme : « notre peuple » qui laisse entendre qu’il s’agit là bien de « notre peuple à nous, les suprématistes blancs ». Dans leur majorité les tribus de l’extrême droite américaine ont reconnu unanimement leur prophète dans la figure de Trump, qui était cependant candidat d’un parti républicain détesté il y a encore peu. Rappelons que Trump a été désigné à la candidature lors de primaires où il a, successivement, éliminé 11 concurrents, les uns les plus à droite que les autres. Pour l’extrême droite américaine, cette proximité avec le parti républicain est un fait nouveau car elle avait plutôt tendance à considérer que celui-ci était un « larbin des sionistes » et « une marionnette des patrons ». Pour George Michael, universitaire, qui étudié l’extrême droite depuis longtemps, « cette élection a donné confiance à l’extrême droite. Ils sont électrisés par la candidature de Trump. C’est un signal pour eux qu’ils peuvent avoir un impact sur la vie politique américaine … Il y a un changement et ils vont d’enhardir ».

 

« Goebbels » à la Maison Blanche

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James Edwards, 47 ans, (Memphis, Tennessee) est une étoile montant des suprématistes blancs. Ce tenant du « white power » anime une émission, The Political Cesspool, sur les ondes du réseau Liberty News Radio qui regroupe plusieurs radios, toutes réactionnaires. En octobre 2016, Edwards a décroché un scoop : une interview de Donald Trump Jr., le fils ainé de Trump que le 'Washington Post' qualifie pratiquement de nazi. L’interview sera finalement diffusée sur un autre programme moins sulfureux de Liberty News Radio appelé Liberty Roundtable [La table ronde de la liberté]. L’échange s’étant bien passé, un autre conseiller de Trump, Stephen Moore, devait revenir quelque temps plus tard participer à la même émission. Puis enfin, l’habitude étant prise et la concordance des idées vérifiée, c’est alors le deuxième fils de Trump, Eric qui se prêtera, quelque temps plus tard, volontiers à un échange sur les mêmes ondes. Ce réseau de radios fait partie d’une vaste nébuleuse de moyens de communication baptisée « Alt-right », [droite alternative ou autre droite] appartenant au « mouvement nationaliste blanc » dont l’un des épicentres est le site Breitbart News animé par Stephen Bannon. Celui-ci vient d’entrer à la Maison Blanche comme « conseiller en chef stratégique » du nouveau président, après avoir été son directeur de campagne (aussitôt félicité par le Ku Klux Kan pour cette nomination). Bannon, qu’un journaliste de la très réactionnaire chaine de télévision Fox News a publiquement surnommé « Goebbels », a écrit nombre des discours de Trump notamment ceux aux sous-entendus antisémites les plus prononcés. Fort de sa nouvelle position auprès du président Trump, Bannon voit loin : il dit cibler la France qui serait selon lui un terreau favorable à la version française de son site. Au lendemain de l’élection américaine, Marion Maréchal-Le Pen a annoncé être prête à travailler avec lui.

 

La galaxie noire du « Alt-right ».

 

L’Alternative Right, ou Alt-Right, est apparue en 2008 sous la plume de Richard Bertrand Spencer, un des idéologues du suprématisme blanc, pour désigner la mouvance pour « la défense de l’identité blanche ». Elle regroupe des radios, des revues et des groupes dispersés dans l’ensemble du pays. Spencer défend la perspective de la création d’un Etat ethniquement blanc. Parmi les autres 'gauleiters' de cette nébuleuse, on relèvera le nom de Jared Taylor du magazine American Renaissance (Oakton, Virginia) qui à propos de Trump déclarait « je sais qu’il refusera toute association avec des gens comme moi, mais son soutien vient des gens qui me ressemblent plus qu’il ne peut l’admettre ». Cette mouvance n’est pas homogène pour autant. Selon le Southern Poverty Law Center qui suit attentivement l’activité de tous ces groupes, la question par exemple de l’antisémitisme divise. Jared Taylor considère que les juifs ne font pas partie du peuple blanc. Mais sur d’autres sujets, la mouvance retrouve son unité. Par exemple contre le mouvement d’auto-défense sociale Black Lives Matter [les vies des noirs comptent], né à la suite à d’assassinats répétés de citoyens noirs par des policiers. En réponse à ce mouvement, les composantes de l’Alt-Right se sont retrouvées pour développer le mouvement White Lives Matter [les vies des blancs comptent], diverses manifestations et affiches à l’appui. Deux fois par an, Spencer rassemble ses partisans au National Press Club de Washington. En mars 2016, la convention a eu pour thème la « politique identitaire » et a largement tourné autour de la candidature de Trump. L’ensemble des intervenants ont alors souligné l’importance de cette candidature encore en course dans les primaires républicaines et Spencer a conclu la rencontre en expliquant que la présence de Trump créait un espace politique dans lequel Alt-Right pourrait prospérer. Ajoutons que l’espace Alt-Right diffuse notamment les écrits de Alexander Dugin, Corneliu Codreanu, Guillaume Faye et Alain de Benoist qui sont une source d’inspiration.  L’importance de cette mouvance n’a pas échappé au nouveau conseiller de la Maison Blanche Bannon qui souhaiterait que son site Breibart News devienne « la plate-forme l’Alt-right ». Ajoutons également que Donald Trump durant sa campagne n’a pas hésité lui aussi à rendre des visites de courtoisie à quelques radios de la mouvance « Alt-right ». Il est même devenu pendant cette période un invité régulier de l’émission 'The Savage Nation', un talk-show de radio animé Michael Savage, un clone puissance 10 d’Eric Zemmour. The Savage Nation bénéficierait de la cinquième place parmi les émissions les plus écoutées du pays. Sur ces ondes, le futur président des Etats-Unis a pu librement, entre autres choses, dénoncer les « Juifs qui soutenaient Obama » mêlant ainsi deux haines anciennes en une seule attaque. Savage s’est vu lui promettre par le candidat une place dans sa nouvelle administration. 

 

Les milices gardent le doigt sur la détente

 

L’arme au poing, les groupes de milices, eux aussi, se réjouissent, mais avec prudence, de la victoire de Trump. Dès la proclamation des résultats, le site Modern Militia Movement déclarait « Ce soir, nous revendiquons la victoire, Dieu merci, maintenant un dur travail commence : leur mettre le feu sous les pieds pour être sûrs qu’ils feront tout ce qui est en leur pouvoir pour nous aider ». 

 

On estime environ à 276 le nombre de ces milices armées et depuis 2008, année de l’élection d’Obama, 42 nouvelles milices sont apparues. On estime entre 20 000 et 60 000 ses membres actifs qui participent notamment à une formation militaire et à 5 millions le nombre d’Américains partageant leur vision de la société. Une poignée de députés et sénateurs républicains ne cachent pas leur sympathie à leur égard ainsi que de plus nombreux shérifs ou élus locaux. 2008 marque également une radicalisation avec une filiation ouvertement suprématiste blanc combinée avec une islamophobie radicale qui souvent supplante l’antisémitisme ou le relègue au second plan. La perspective de construire des contre-pouvoirs voire un appareil étatique armé local alternatif, face à un gouvernement fédéral illégitime, s’affirme. On a vu ces milices intervenir violemment à Ferguson, Missouri, contre les mobilisations noires anti-policières ou tenter de recruter des membres dans le mouvement Occupy Wall Street. En 2015, les Oath Keepers avaient, par exemple, proposé à une fonctionnaire greffière, Kim Davis, chrétienne évangélique, une protection armée lorsque celle-ci refusa d'établir des certificats de mariage pour les gays et les lesbiennes. 

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De nombreuses milices ont soutenu dès le début, la campagne de Trump. Mais leur hostilité à tout gouvernement fédéral teinte souvent ce soutien de méfiance. Il est vrai que leur conception complotiste de la vie politique ne favorise pas un soutien franc et loyal à une candidature venue du parti républicain. Cependant, nombre de ses membres ont bien compris la chance historique que pouvait représenter l’élection de Trump. Parmi tous ces groupes, deux milices émergent les 'Oath Keepers' et les 'Three Percenters' (qui fait référence aux supposés 3 % de la population entrés en rébellion contre l’Angleterre et qui auraient fait l’indépendance américaine). Pour Michael Graham, le chef de 'The Three Percenters', « les patriotes peuvent célébrer la victoire, mais nous devons rester plus vigilants que jamais et ne jamais baisser la garde. Nous devons maintenir notre entrainement [militaire] et éduquer les masses et faire de notre mieux pour les réveiller ». Cette réserve ne marque pas uniquement les limites d’un soutien critique à Trump. Certains dirigeants des milices ont bien conscience des obstacles politiques qui se dressent sur leur route : leurs ennemis les plus immédiats ( syndicats et mouvements sociaux, mouvements noirs, campagne Sanders) mais aussi l’appareil d’État fédéral qui les tolère dans certaines limites.

 

À l’ouverture du scrutin, la milice 'Oath Keepers' avait appelé ses membres à se rendre « incognito » (comprendre en abandonnant l’attirail du parfait milicien) dans les bureaux de vote pour surveiller les dépouillements et dissuader les membres des minorités non-blanches de « voler la victoire ». Les mobilisations post-électorales anti-Trump ont immédiatement déclenché de violentes réactions publiées sur les sites des milices avec parfois des promesses de balles au bout de telle ou telle déclaration. Quelque temps avant le vote, les Oath Keepers et d’autres milices avaient prévenu qu’en cas de victoire de Clinton, elles organiseraient une marche armée sur Washington. Depuis, le résultat des élections n’a pas permis de vérifier la crédibilité de cette fanfaronnade, mais l’intention était là.

 

Les anti-avortement au pouvoir

 

Sans retenue, la majorité de la tribu des anti-avortement se réjouit de l’élection de Donald Trump. Ils ont accédé au pouvoir et leur position va se renforcer à la Cour suprême des Etats-Unis avec la promesse du nouveau président de la nomination d’un juge opposé à ce droit.  Pour Lila Rose de 'Live Action' le constat est sans appel « le Planning familial a perdu cette nuit ». « C’est un moment historique pour le mouvement pro-vie » surenchérit l’organisation Susan B. Anthony List qui compterait 280 000 membres et s’est activement engagée dans le soutien à Trump. Elle affirme avoir frappé à la porte de 1,1 million d’électeurs dans le pays pour les inviter à voter Trump. Un des objectifs de ce mouvement est de couper toute subvention au Planning familial et affirme sans complexe « avoir repris la Maison Blanche ». Mouvement concurrent, l’Americans United For Life adopte un ton plus mesuré « Nous n’avons pas voté pour la même personne, mais nous pouvons travailler ensemble [avec Trump] pour faire la différence sur les questions qui concernent des millions d’Américains pro-vie ». Le père Frank Pavone directeur de 'Priests for Life' met lui de côté l’élection de Trump pour ne retenir que désormais que « notre nation est maintenant sur le chemin de l’élimination de l’avortement et la promotion de l’Eglise… parce que des majorités pro-vie existent maintenant à la Chambre des représentants et au Sénat ». On retrouve également cette prise de distance à l’égard de Trump avec le 'Catholic Vote' qui considère sèchement que l’élection de Trump est « une victoire pour la vie », les propos obscènes et vulgaires particulièrement sur les femmes de Trump ont refroidi certaines ardeurs de ces groupes religieux intégristes. Dans cette mouvance, 'Operation Rescue' est un des groupes les plus radicaux et violents. Il a apporté son soutien à Trump sans réserve. Cheryl Sullenger, responsable de ce groupe, n’a pas les états d’âme de certains religieux à l’égard du personnage Trump. Celle qui a tenté de plastiquer un centre de planning familial considère que « aucune autre candidature républicaine n’avait jamais pris de tels engagements » pour le mouvement anti-avortement. Dans leur combat, les mouvements anti-avortement peuvent également compter sur le soutien de Mick Pence, le prochain vice-président des Etats-Unis. Gouverneur de l’Indiana, il a signé une loi anti avortement si extrême que plusieurs députés républicains eux-mêmes opposés à ce droit l’ont qualifiée de « dangereuse ».

 

Le vertige du succès. Voilà ce qu’a globalement ressenti la plupart des familles de l’extrême droite américaine à l’annonce de la victoire de Donald Trump. Cependant, comme certains d’entre eux l’ont immédiatement annoncé le plus dur reste à faire car de nombreux obstacles se dressent devant eux en dépit des promesses du candidat Trump. Pour la majorité de ces courants extrémistes, il y a d’abord le frein que constitue le parti républicain lui-même. Tout aussi réactionnaire soit-il, ce parti s’inscrit encore aujourd’hui dans le cadre d’une démocratie même en lambeaux que tous ces groupes ne peuvent souffrir et en fin de compte veulent détruire. Certes le séisme Trump va ébranler le vieux parti de droite et il est à craindre que les recompositions politiques à venir en son sein s’effectuent, avec l’appui du président, sur un axe ethniciste. La constellation de l’extrême droite américaine pourrait à cette occasion alors imposer son agenda en son sein. Mais, il reste, et c’est là l’essentiel pour cette mouvance anti-démocratique, un ennemi principal à abattre : le mouvement syndical combattif notamment dans les nouvelles couches salariées de jeunes [cf. les luttes dans fast-food et les services de messagerie] et plus généralement le mouvement social multiforme et dynamique trop souvent ignoré de ce côté de l’Atlantique. 

 

La campagne de Donald Trump a représenté pour l’extrême droite américaine un formidable incubateur de masse de ses idées. Plongée dans le bain de jouvence de la campagne électorale, elle a accédé à des audiences démultipliées par rapport à son ordinaire et acquis, pour certaines de ses composantes, des positions institutionnelles au sommet de l’État.